Le jaune écrasant des Tournesols, des champs de blé, de la Nuit étoilée : l’idée qu’un daltonisme expliquerait la palette de Van Gogh revient régulièrement, presque comme une évidence. Plusieurs chercheurs s’y sont penchés sérieusement — protanomalie, xanthopsie, et même une hypothèse tritan explorée ailleurs sur ce site. Aucune de leurs théories ne tient vraiment, et la meilleure preuve vient d’un test de vision que Van Gogh a passé de son vivant.

Pourquoi cette idée reçue circule autant

Elle a une logique séduisante : un peintre qui abuse d’une seule couleur, ça ressemble à un déficit de perception plutôt qu’à un choix. Le raisonnement inverse celui qu’on applique d’habitude au daltonisme : au lieu de chercher ce qu’une personne ne voit pas, on déduit un trouble visuel à partir de ce qu’elle peint en excès. C’est intuitif, mais ce n’est pas comme ça que fonctionne un diagnostic.

La piste protanomalie : une simulation, pas une preuve

Le chercheur japonais Kazunori Asada a exploré l’hypothèse d’une déficience du cône rouge (protanomalie) chez Van Gogh, en simulant ses toiles par ordinateur pour un ami lui-même atteint de ce trouble¹. Point de départ : cet ami, en voyant les œuvres, a spontanément estimé que Van Gogh “avait sûrement un déficit de vision des couleurs”.

Mais la méthode révèle ses propres limites. Asada a d’abord testé ses simulations avec des modèles de dichromatie forte (perte quasi totale d’un type de cône) : le résultat ne correspondait pas à l’impression produite par les toiles originales. Il a dû passer à des modèles de trichromatie anormale plus légère pour obtenir quelque chose de plus proche. Autrement dit, la théorie a été ajustée après coup pour coller au résultat souhaité, ce qui est l’inverse d’une démonstration rigoureuse. Rien dans cette étude ne constitue une preuve clinique.

La piste xanthopsie : une histoire de digitaline, largement démontée

Une autre théorie, plus construite, propose que Van Gogh ait souffert de xanthopsie (vision jaunie) provoquée par la digitaline, un traitement à base de digitale que son médecin le Dr Gachet lui aurait prescrit contre l’épilepsie. La digitaline à dose toxique est effectivement une cause documentée de xanthopsie et de halos jaunes en ophtalmologie².

Le médecin britannique Andrew Gruener a examiné cette hypothèse en détail dans le British Journal of General Practice³, et la démonte point par point :

  • Les doses utilisées par le Dr Gachet étaient homéopathiques, et le médecin lui-même mettait en garde contre les risques de syncope et de paralysie à dose plus élevée. Une intoxication suffisante pour altérer durablement la vision aurait probablement empêché Van Gogh de peindre.
  • Sa préférence pour le jaune est antérieure à tout traitement à la digitaline. Paul Gauguin, qui a vécu avec lui à Arles avant son internement, décrivait déjà cette obsession : “il aimait le jaune, ce bon Vincent […] ces lueurs de soleil réchauffaient son âme.”
  • Le jaune reste équilibré par du bleu et du blanc dans ses toiles. Une vraie xanthopsie aurait dû rendre ces teintes indiscernables les unes des autres pour l’artiste lui-même, ce qui n’apparaît pas dans sa manière de composer.
  • Le Dr Gachet a lui-même testé la vision de Van Gogh en 1889, avec le matériel utilisé pour les employés des chemins de fer (l’équivalent de l’époque pour dépister le daltonisme chez les conducteurs). Résultat consigné : vision non corrigée excellente, perception des couleurs parfaitement normale.

Ce dernier point change la nature du débat. On ne discute plus seulement de théories a posteriori, mais d’un test de vision réel, passé par le principal intéressé, avec un résultat négatif.

Ce qu’on sait avec certitude : les pigments ont déteint, pas sa vision

Il existe un phénomène bien réel et solidement documenté qui alimente la confusion : plusieurs pigments rouges utilisés par Van Gogh, en particulier la laque de garance (“geranium lake”), sont chimiquement instables et se sont dégradés avec le temps. La conservatrice Ella Hendriks, du Van Gogh Museum, a montré que ce virage commençait parfois du vivant même de l’artiste⁴.

Résultat concret : les Iris, aujourd’hui bleus, étaient à l’origine violets, le rouge ayant disparu du mélange. Certains murs peints en violet dans “La Chambre à Arles” sont devenus bleus pour la même raison. Ce que nous voyons aujourd’hui dans les musées n’est donc pas exactement ce que Van Gogh a peint, un phénomène de conservation qui n’a strictement rien à voir avec la façon dont lui percevait les couleurs à l’époque.

Pourquoi le diagnostic rétrospectif est un exercice casse-gueule

Diagnostiquer un daltonisme chez quelqu’un mort depuis plus d’un siècle, à partir de ses toiles, revient à déduire une cause biologique à partir d’un style. C’est fragile par construction : n’importe quel excès de couleur chez un peintre peut se lire comme un symptôme si on part de l’idée qu’il y a forcément un symptôme à trouver.

Le cas Van Gogh a ceci de rare qu’il existe une trace directe, contemporaine, d’un vrai test de vision, avec un résultat négatif documenté par son propre médecin. Le reste, aussi séduisant soit-il, reste de la reconstruction théorique — un exercice qu’on retrouve aussi sur des questions moins artistiques, comme celle de savoir si les daltoniens voient mieux dans le noir.


Sources scientifiques

¹ Asada K. Analysis of Van Gogh’s Paintings Using Color Vision Deficiency Simulation, présenté dans le cadre de recherches sur la perception colorée en art, discuté dans Colblindor — Was Vincent Van Gogh Colorblind?

² Digoxin-induced xanthopsia : mécanisme documenté dans Spectrum of digoxin-induced ocular toxicity: a case report and literature review, BMC Research Notes, 2015. PMC4546820

³ Gruener A. Vincent van Gogh’s yellow vision. British Journal of General Practice, 2013, 63(612):370-371. PMC3693787

⁴ Fieberg JE, Knutås P, Hostettler K, Smith GD. “Paintings Fade Like Flowers”: Pigment Analysis and Digital Reconstruction of a Faded Pink Lake Pigment in Vincent van Gogh’s Undergrowth with Two Figures. 2017. Voir aussi le reportage C&EN — Van Gogh’s Fading Colors Inspire Scientific Inquiry