1 personne sur 10 000. C’est la prévalence de la tritanomalie. Pour comparer, le daltonisme rouge-vert touche environ 1 homme sur 12. On parle d’un facteur 120 entre les deux. Pas étonnant que peu de gens en aient entendu parler — y compris des ophtalmologues qui ne l’ont peut-être jamais rencontré en consultation.

Et pourtant, c’est un daltonisme à part entière, avec ses propres mécanismes, ses propres confusions, et une particularité génétique majeure que la plupart des articles sur le daltonisme mentionnent en deux lignes avant de passer à autre chose.

Les cônes bleus en cause

Pour rappel, la vision des couleurs repose sur trois types de photorécepteurs dans la rétine :

  • Les cônes L, sensibles au rouge-orangé
  • Les cônes M, sensibles au vert
  • Les cônes S (short wavelength), sensibles au bleu-violet

Dans les daltonismes rouge-vert — les plus courants, ceux dont on parle toujours — ce sont les cônes L ou M qui dysfonctionnent. Dans la tritanomalie, c’est le troisième type : les cônes S.

Ils sont présents, mais le pigment qui leur permet de capter la lumière bleue est altéré. Leur pic de sensibilité est décalé, ce qui perturbe toute la discrimination sur l’axe bleu-jaune.

Simulation de la vision tritanomale — les bleus tirent vers le vert, les jaunes vers le rose

Concrètement, les confusions typiques sont :

  • Bleu et vert se ressemblent
  • Jaune et rose (ou rouge clair) deviennent difficiles à distinguer
  • Violet et rouge se rapprochent

Les situations problématiques du quotidien : un ciel au coucher du soleil où le bleu du zénith glisse vers l’orange sans qu’on puisse bien situer la frontière, des graphiques à barres qui mélangent bleu, vert et jaune, ou une interface qui utilise violet et rose pour deux états différents.

Le gène sur le chromosome 7, pas le X

C’est là que la tritanomalie casse tous les schémas habituels.

Les daltonismes rouge-vert sont liés au chromosome X. C’est pour ça qu’ils touchent surtout les hommes : avec un seul chromosome X, un seul gène défectueux suffit. Les femmes ont deux chromosomes X, donc un filet de sécurité. Résultat : 8 % des hommes daltoniens, 0,5 % des femmes.

La tritanomalie fonctionne différemment. Le gène responsable — OPN1SW — est situé sur le chromosome 7, une paire autosomique partagée à égalité entre les deux sexes. Et la transmission est autosomique dominante : une seule copie mutée suffit à provoquer la déficience. Pas besoin que les deux parents soient porteurs.

Conséquence directe : hommes et femmes sont touchés à égalité. Aucun sexe n’est protégé, aucun n’est surreprésenté. Et on peut hériter du gène d’un seul parent — père ou mère, peu importe.

C’est une rupture nette avec tout ce qu’on apprend habituellement sur la génétique du daltonisme. Et c’est ce qui rend ce daltonisme si particulier à étudier.

Van Gogh était-il tritanomal ?

La question mérite d’être posée. Van Gogh est le peintre le plus associé aux théories sur la vision des couleurs — peut-être parce que son œuvre est assez forte pour que chaque hypothèse semble plausible.

La théorie la plus connue parle de xanthopsie : un effet secondaire possible de la digitaline, un médicament du XIXe siècle utilisé contre l’épilepsie. La xanthopsie, c’est percevoir un voile jaune sur tout. Sauf que des historiens ont montré que l’attraction de Van Gogh pour le jaune précède largement la période où il aurait été traité à la digitaline. L’hypothèse ne tient pas bien.

L’hypothèse tritan est plus spéculative, mais plus intéressante visuellement. Un tritanomal perçoit mal le contraste bleu-jaune. Or Van Gogh l’utilise partout et l’amplifie : La Nuit étoilée avec ses tourbillons bleus sur fond jaune, La Chambre structurée entièrement autour de ces deux teintes, les champs de blé aux ciels bleu cobalt. Un peintre qui ne perçoit pas pleinement ce contraste pourrait l’exagérer pour le ressentir. Ou au contraire, un peintre qui le voit parfaitement le pousse à l’extrême parce qu’il est fasciné.

Honnêtement ? On ne sait pas. Il n’existe aucun moyen de le vérifier. Mais c’est justement ce qui rend la question fascinante : elle oblige à regarder ses tableaux différemment.

Merci Cyrille

Cet article doit beaucoup à Cyrille, graphiste tritanomal, qui m’a appelé pour parler de son quotidien avec les couleurs. Sa clarté pour expliquer ses confusions, ses exemples de situations concrètes dans son métier de graphiste, et son enthousiasme à démystifier un daltonisme que la plupart des gens ne connaissent pas m’ont donné envie d’écrire ce texte. Si vous voulez voir ce que donne l’œil d’un tritan appliqué au graphisme, son travail est sur Behance. Ça vaut le coup d’œil.