Le daltonisme, c’est une histoire de gènes. On naît avec, on ne le “développe” pas. C’est vrai pour l’immense majorité des cas. Mais c’est aussi une simplification qui masque une réalité médicale bien documentée : la perception des couleurs peut se dégrader, s’altérer, se modifier au cours d’une vie, sous l’effet d’une maladie, d’un médicament, ou simplement du vieillissement.

C’est ce qu’on appelle le daltonisme acquis. Et il est souvent sous-diagnostiqué, notamment chez ceux qui ont déjà un daltonisme héréditaire.

Le daltonisme peut s’acquérir

Le daltonisme héréditaire — celui que 8% des hommes portent dans leurs gènes — touche les cônes depuis la naissance. Ces photorécepteurs sont soit absents, soit déficients, et ça ne change pas dans le temps. C’est une condition stable, inscrite dans l’ADN.

Le daltonisme acquis, lui, apparaît au cours de la vie. Plusieurs causes sont documentées :

  • La dégénérescence maculaire liée à l’âge (DMLA) : la macula, zone centrale de la rétine, se détériore et altère progressivement la perception fine des couleurs et des contrastes¹
  • La cataracte : le cristallin jaunit et filtre les longueurs d’onde courtes, modifiant la perception des bleus et des violets¹
  • Les neuropathies optiques (glaucome, neuropathie optique de Leber) : l’atteinte du nerf optique perturbe la transmission du signal vers le cerveau²·³
  • Certains médicaments : l’éthambutol (tuberculose), la chloroquine (paludisme), certains antipsychotiques sont connus pour affecter la vision des couleurs⁴·⁵
  • Les traumatismes crâniens : une lésion au niveau des aires visuelles du cortex peut modifier durablement la perception chromatique

Sa signature est différente du daltonisme héréditaire. Il touche souvent la vision centrale plutôt que des axes de couleur précis. Il est fréquemment asymétrique — un œil plus atteint que l’autre. Et il peut progresser.

Ce qui change dans la perception

Quelqu’un qui développe une atteinte maculaire ne va pas soudainement “confondre le rouge et le vert”. Ce n’est pas comme ça que ça se manifeste.

Ce qu’il va percevoir, c’est une perte de vivacité des couleurs dans le champ central, un grisaillement progressif, des couleurs qui “sonnent faux” sans qu’on puisse expliquer pourquoi. Pas une confusion franche entre deux teintes — une espèce d’érosion silencieuse.

C’est subtil. Et c’est précisément ce qui le rend difficile à détecter.

Quand le daltonisme héréditaire brouille les pistes

Voilà où ça devient à la fois intéressant et problématique.

Si tu es daltonien depuis l’enfance, tu as construit ta référence du “normal” sur une vision déjà altérée. Tu sais que certaines couleurs te posent problème. Tu t’y es adapté. Tu as appris à vivre avec un certain niveau de confusion chromatique et de saturation réduite.

Alors quand quelque chose change — comment le remarquer ?

C’est exactement la situation dans laquelle je me suis retrouvé. Je suis protanope, fortement deutéranormal, légèrement tritanormal — trois déficits sur trois types de cônes, héréditaires. Sauf que quelque chose s’est ajouté par-dessus : une dégénérescence progressive des cônes. Pas héréditaire. Acquise. Évolutive.

Le problème, c’est que les premiers symptômes d’une dégénérescence des cônes ressemblent exactement à ce que je vis depuis toujours. Des couleurs moins saturées ? C’est mon quotidien depuis l’enfance. Des confusions difficiles à expliquer ? Normal pour moi. Une sensation que certaines choses sont moins nettes qu’elles devraient l’être ? Je n’ai pas de référence pour “comme elles devraient l’être”.

La dégénérescence a progressé sans déclencher les signaux d’alerte habituels. Pas parce que les symptômes n’existaient pas — ils existaient — mais parce qu’ils se confondaient parfaitement avec ma baseline. Pour un ophtalmologue, un patient qui dit “je vois moins bien les couleurs” reçoit d’abord la réponse “oui, vous êtes daltonien”. Il faut aller chercher plus loin, avec un bilan de la fonction maculaire ou une électrorétinographie, pour distinguer ce qui est héréditaire de ce qui s’ajoute progressivement.

Le daltonisme héréditaire peut masquer les premiers symptômes d’une atteinte acquise — parfois pendant longtemps.

Ce qu’on peut surveiller

Si tu es daltonien et que tu veux rester attentif à une éventuelle évolution :

Un suivi ophtalmologique régulier ne se contente pas de vérifier la vue. Demander un examen du fond d’œil et un test de sensibilité aux contrastes permet de détecter des changements qui n’apparaissent pas dans un simple test de l’acuité visuelle.

La grille d’Amsler — une grille de lignes régulières à regarder d’un œil à la fois — permet de détecter des déformations au centre du champ visuel, signal précoce d’une dégénérescence maculaire. Elle se fait chez soi, prend 30 secondes, et vaut la peine d’être faite régulièrement.

Un changement par rapport à ton habitude, même subtil, même que tu ne saurais pas décrire précisément, mérite d’être signalé. “C’est différent de d’habitude” est une information médicale valable — surtout venant de quelqu’un qui a une bonne conscience de ses propres limites visuelles.

L’asymétrie entre les deux yeux est un signal fort. Le daltonisme héréditaire est symétrique par nature. Si tu remarques que tu perçois les couleurs différemment selon l’œil, c’est un motif suffisant pour consulter.

Être daltonien ne dispense pas d’un suivi oculaire. Ça complique juste l’interprétation des symptômes — pour toi comme pour les médecins. En cas de doute, notre test en ligne donne une première indication, avant d’en parler à un professionnel.


Sources scientifiques

¹ Hasrod N, Rubin A. Defects of colour vision: A review of congenital and acquired colour vision deficiencies. African Vision and Eye Health, 2016;75(1):a365.

² Étude sur la dyschromatopsie acquise dans le glaucome : Evaluation of Acquired Color Vision Deficiency in Glaucoma, Investigative Ophthalmology & Visual Science (ARVO Journals).

³ Sur la neuropathie optique de Leber : Male Prevalence of Acquired Color Vision Defects in Asymptomatic Carriers of Leber’s Hereditary Optic Neuropathy, Investigative Ophthalmology & Visual Science, PMID 17460303.

⁴ Revue sur la toxicité médicamenteuse (éthambutol, chloroquine) : Acquired Dyschromatopsia and Its Link to Drug Toxicity, PMC11749246.

⁵ Sur la rétinopathie aux antipsychotiques phénothiaziniques (thioridazine) : Ocular Adverse Effects of Neuropsychiatric Agents, Drug Safety, Springer.