Quand on m’a diagnostiqué daltonien, on m’a dit “protanope”. Une case, un mot, une explication. Sauf que quelques années plus tard, un bilan plus complet a précisé le tableau : protanope oui, mais aussi fortement deutéranomal, et légèrement tritanomal. Trois types sur trois possibles.
Ce n’est pas une anomalie ultra-rare qui mérite un article dans une revue médicale. C’est juste que nos cônes sont indépendants — et que chacun d’eux peut défaillir à sa propre intensité, de façon totalement indépendante des autres.
Le daltonisme n’est pas une case à cocher
L’idée reçue la plus répandue : on est daltonien d’un type précis, rouge-vert ou bleu-jaune, et c’est tout. Cette simplification vient en partie du dépistage scolaire, qui cherche à répondre à une question binaire — daltonien ou pas — sans cartographier les nuances.
En réalité, le terme “daltonisme” recouvre une famille de déficiences, qui peuvent coexister. Ce n’est pas parce qu’on a un déficit sur les cônes rouges qu’on est protégé d’un déficit sur les cônes verts. Les deux systèmes sont physiologiquement distincts.
Trois cônes, trois fragilités indépendantes
L’œil humain contient trois types de photorécepteurs en couleur, les cônes, chacun sensible à une plage de longueurs d’onde :
- Les cônes L (longs) : sensibles au rouge-orangé
- Les cônes M (moyens) : sensibles au vert
- Les cônes S (courts) : sensibles au bleu-violet
Une déficience sur les cônes L donne un daltonisme protan (protanopie si absente, protanomalie si réduite). Sur les cônes M : deutan. Sur les cônes S : tritan.
Ces trois systèmes sont encodés par des gènes différents. Les cônes L et M sont codés par des gènes situés sur le chromosome X — ce qui explique la prévalence bien plus élevée chez les hommes pour ces types. Les cônes S, eux, sont codés sur le chromosome 7 : un mécanisme totalement différent, totalement indépendant.
Résultat : on peut très bien hériter d’un déficit sur les cônes L et d’un autre sur les cônes M en même temps. Les deux gènes ne se parlent pas. L’un n’annule pas l’autre, ne le compense pas. Ils coexistent.
Ce que ça donne concrètement
Dans mon cas : les cônes L fonctionnent très peu (protanopie), les cônes M sont significativement déficients (deutéranomalie forte), et les cônes S présentent une légère anomalie (tritanomalie légère).
En pratique, ma confusion des couleurs n’est pas limitée à l’axe rouge-vert. Elle déborde sur le bleu-violet, de façon moins prononcée mais réelle. Certaines nuances de violet que je confonds avec du gris, certains bleus ternes que j’hésite à distinguer d’un vert foncé — ces situations ne s’expliquent pas par le seul déficit protan.

De gauche à droite : vision normale, protanopie, deutéranopie (simulations).
Ce que ça change aussi, c’est la lecture des outils de simulation en ligne. La plupart ne permettent de simuler qu’un type à la fois. Si on voulait approcher ce que je vois réellement, il faudrait superposer deux filtres — ce qu’aucun outil grand public ne propose nativement.
Pourquoi le diagnostic passe souvent à côté
Les tests standard — les planches d’Ishihara en tête — sont conçus pour détecter les déficits rouge-vert. Ils font bien leur travail pour ça. Mais ils ne cherchent pas le troisième type, et ils ne quantifient pas les intensités séparément.
Un bilan complet (type Farnsworth-Munsell 100 hue ou anomaloscope) permet de cartographier les trois axes et de mesurer les degrés de déficit pour chacun. C’est rarement proposé en dépistage scolaire ou médical classique, parce que ce niveau de détail n’est pas nécessaire pour la plupart des usages pratiques.
Pour autant, si tu as des confusions qui ne s’expliquent pas par ton diagnostic initial, ça vaut la peine de creuser. Un test de base confirme la présence d’un daltonisme rouge-vert — pas forcément son étendue réelle.
Si tu n’as jamais passé de test, le test d’Ishihara en ligne est un bon point de départ — même si, comme on vient de le voir, il ne dit pas tout.


