Je suis protanope. Le gène qui détermine mon cône rouge est sur mon chromosome X — et comme j’en ai un seul, une version défectueuse suffit à tout chambouler. Ma fille, elle, en aura deux : un de moi, un de sa mère. Si celui de sa mère est normal, elle ne sera pas daltonienne. Mais elle portera les deux versions. Et là, quelque chose d’inattendu peut se produire.
Le même gène, deux versions, un quatrième cône
L’œil humain normal contient trois types de cônes : les cônes S (sensibles au bleu), M (vert) et L (rouge). Ces deux derniers sont codés par des gènes situés sur le chromosome X — les mêmes gènes qui, quand ils sont défectueux, causent le daltonisme rouge-vert.
Quand une femme hérite d’une version légèrement décalée du gène L d’un parent daltonien et d’une version normale du même gène de l’autre parent, elle peut finir avec deux variantes du cône L dont les pics d’absorption sont distincts. Résultat : quatre types de cônes au lieu de trois.
C’est littéralement l’envers du daltonisme. Même chromosome, même gène, autre direction.
Avoir 4 cônes ne signifie pas voir 100 millions de couleurs
C’est l’idée reçue la plus répandue sur le sujet — et elle est fausse, ou du moins très incomplète.
Avoir un quatrième type de cône est une condition nécessaire à la tétrachromatie, pas suffisante. Le cerveau doit aussi apprendre à traiter ce signal supplémentaire comme un canal à part entière, et non comme du bruit qu’il recombine avec les trois autres. Cette distinction rétine/cerveau est fondamentale, et c’est là que la plupart des femmes génétiquement équipées s’arrêtent.
On distingue donc la tétrachromate génétique (elle a les 4 cônes) de la tétrachromate fonctionnelle (son cerveau exploite réellement les 4 canaux). Le chiffre “100 millions de couleurs” qui circule partout n’est qu’une extrapolation mathématique de ce que permettrait un 4e canal pleinement exploité — pas une mesure de ce que ces femmes voient effectivement.
Les vrais chiffres — et ce qu’on ne sait pas encore
En 1992, le chercheur John Mollon a formulé l’hypothèse suivante : si le daltonisme rouge-vert touche environ 8 % des hommes, alors autour de 12 % des femmes devraient porter génétiquement un quatrième type de cône. C’est une inférence probabiliste, pas une mesure directe — à garder en tête.
La question qui suit est beaucoup plus difficile : combien parmi elles sont tétrachromates fonctionnelles ?
La réponse la plus honnête : on ne sait pas vraiment. Les estimations varient selon les études, et le seul cas rigoureusement confirmé en laboratoire reste celui publié par la neuroscientifique Gabriele Jordan à l’Université de Newcastle en 2010. Son équipe a identifié un sujet (surnommé cDa29) capable de distinguer de manière fiable et répétable des mélanges de couleurs perçus comme identiques par tous les trichromates testés en parallèle¹. Vingt ans de recherche pour trouver une personne qui passe le test en conditions contrôlées.
Ce n’est pas faute de candidates. C’est que la barre est haute : il ne suffit pas de “voir mieux” — il faut démontrer une discrimination que personne d’autre ne peut reproduire, dans un protocole sans ambiguïté.
Comment on confirme qu’on en est une — et pourquoi les tests en ligne ne valent rien
Les tests “tétrachromate” qui circulent sur internet ne valent rien. Ils s’affichent sur un écran RVB, qui ne peut physiquement produire que trois canaux de couleur. Tester un quatrième canal avec un écran qui n’en a que trois, c’est impossible par construction.
Le vrai protocole, celui de Jordan, utilise des lumières spectralement pures projetées directement dans l’œil — pas un écran. Et même avec ce dispositif, interpréter les résultats reste complexe : une femme peut avoir 4 cônes mais un cerveau qui n’en exploite que 3. Des équipes de recherche poursuivent ce travail², mais il n’existe pas de test grand public fiable à ce jour.
Si vous avez une suspicion sérieuse — vous distinguez régulièrement des nuances que personne autour de vous ne perçoit, dans des contextes variés et répétables — le seul chemin sérieux passe par un laboratoire de vision spécialisé.
Ce que ça dit sur la perception des couleurs
Ce qui me frappe dans la tétrachromatie, c’est ce qu’elle révèle sur la nature de la vision en général : les couleurs ne sont pas dans le monde, elles sont construites par le cerveau à partir d’un équipement rétinien donné.
Avec mes deux cônes qui fonctionnent différemment de la norme, je vois un monde aplati dans les rouges et les verts. Une tétrachromate fonctionnelle verrait potentiellement des distinctions supplémentaires là où tout le monde perçoit la même teinte. Même lumière. Même scène. Expériences radicalement différentes.
Le daltonisme et la tétrachromatie ne sont pas des anomalies opposées. Ils sont les deux bords d’un même spectre de variation humaine — celui de la perception des couleurs elle-même.
Sources scientifiques
¹ Jordan G, Deeb SS, Bosten JM, Mollon JD. The dimensionality of color vision in carriers of anomalous trichromacy. Journal of Vision, 2010. doi:10.1167/10.8.12
² Bosten JM. The known unknowns of anomalous trichromacy. Current Opinion in Behavioral Sciences, 2022. doi:10.1016/j.cobeha.2022.101193